La thématique religieuse dans le "Testament" de Jean Meslier et sa réécriture par Voltaire "Extraits des sentiments de Jean Meslier"
- Meslier et Voltaire contre le christianisme : les temps de la critique commune
- L'avant-propos et les deux premières preuves ou les trois premiers chapitres des ''Extraits''
- Les troisième et quatrième preuves ou les chapitres IV et V des ''Extraits''
- La cinquième preuve ou le chapitre VI des ''Extraits''
- Les limites d'une rencontre et les raisons d'un remaniement
- Les conceptions religieuses de Voltaire
- Les conceptions de Meslier sur la religion, au-delà de celles qu'il partage avec Voltaire
- Le remaniement idéologiquement fondé du Testament de Meslier par Voltaire
C'est là la limite d'une rencontre entre deux auteurs farouchement opposés à la religion de leur temps : si tous deux haïssent et dénoncent les superstitions inhérentes à toute religion historique et en particulier au judaïsme et au christianisme, l'un d'entre eux, qui était un intellectuel raffiné et en vue à son époque, se rattache à la conception dominante dans les cercles intellectuels et franc-maçons du dix-huitième siècle, la croyance à un Être suprême, grand architecte de la nature, certes imperceptible à l'entendement médiocre du commun des mortels, mais évident pour le sage qui contemple la nature avec une âme éclairée par la raison.
L'autre, petit curé de campagne, ignoré des grands de ce monde et animé, à ce qu'il dit, par le seul amour de la vérité et de la justice, et par la haine de la profession qu'il a endossée pour faire plaisir à ses parents et de toute religion et croyance irrationnelle, va plus loin : c'est tout le théisme qu'il attaque à travers ses défenseurs terrestres, “christicoles” et autres “déicoles”, ainsi que tout l'ordre d'Ancien Régime, la société d'ordre, en particulier le clergé, le pouvoir des princes et la propriété privée.
Tandis que l'un a une réputation à tenir et use de fausses signatures, écrits anonymes et fausses attributions pour faire passer ses idées certes antichrétiennes, mais non irréligieuses, l'autre opte pour la publication post-mortem et n'a donc rien à cacher : il signe son manuscrit et y révèle le fond de sa conscience, scandalisée par l'ampleur des superstitions et des injustices et haineuse vis-à-vis de tout ce qui ressemble à un dieu ou un maître. Ce préfigurateur de l'anarcho-communisme d'un Bakounine ou d'un Proudhon n'a donc eu l'heur de plaire intégralement au “philosophe des Lumières”. Et pourtant, ce dernier a retrouvé nombre de ses idées dans le texte du Testament, comme ses autres écrits le prouvent.
Aussi, sans hésiter, Voltaire a récupéré ce qui l'intéressait en laissant de côté ce qui lui déplaisait, faisant passer les vitupérations d'un enragé contre Dieu pour un simple, bien que virulent, plaidoyer déiste, plus conforme à l'esprit du temps et au sien, et concluant son texte remanié par une supplication à Dieu “de daigner nous rappeler à la religion naturelle, dont le christianisme est l'ennemi déclaré”. Pure supercherie et trahison intellectuelle, à la compréhension de laquelle le présent travail tâche de contribuer.
[...] On trouve dans le texte de Meslier d'innombrables citations de la Bible et de divers auteurs et de nombreux exemples tirés de la vie des saints. Voltaire a seulement sélectionné. B / Les troisième et quatrième preuves ou les chapitres IV et V des Extraits Voyons tout d'abord le chapitre IV des Extraits, intitulé “troisième preuve de la fausseté de la religion, tirée des prétendues visions et révélations divines”, et son pendant chez Meslier, la troisième preuve, au contenu et au titre semblable, mais en beaucoup plus lourd : “troisième preuve de la vanité et de la fausseté des religions tirées de la vanité et de la fausseté des visions et révélations divines”. [...]
[...] Enfin, Jésus parlait, comme Meslier le répète à maintes reprises, comme fou et un fanatique”. Le très long chapitre au long titre “vanité et fausseté des interprétations spirituelles, allégoriques et mystiques que nos christicoles font de leurs prétendues Ecritures saintes comme aussi des sens spirituels et mystiques qu'ils donnent aux promesses et aux prophéties qui y sont contenues”, qui s'acharnent en particulier contre Saint-Paul, “grand mirmadolin” et inventeur des interprétations figuratives qu'il tourne volontiers en dérision avec tous ceux qui l'ont suivi est dans l'ensemble très bien rendu par Voltaire. [...]
[...] Et le texte se termine sur une prière à Dieu, déjà évoquée, nous rappeler à la religion naturelle” et sur ces mots : “Voilà le précis exact du testament in-fol. de Jean Meslier. Qu'on juge de quel poids est le témoignage d'un prêtre mourant qui demande pardon à Dieu. Ce 15 mars 1742”. Si une partie du texte du Meslier est fidèlement rendue, le reste est un ajout de Voltaire et une trahison de Meslier, sur laquelle nous reviendrons en dernière partie. [...]
[...] Il affirme ensuite que les miracles de l'Ancien Testament reposent sur une “odieuse acception des peuples et des personnes” (le peuple juif étant privilégié par Dieu). Cette injustice est invraisemblable. Quant aux miracles du Nouveau Testament, on trouve des guérisons tout aussi extraordinaires dans la vie des Saints. C'est l'occasion pour Voltaire d'évoquer certains des prétendus miracles les plus absurdes qui aient été enregistrés (ce qui semble l'amuser beaucoup puisqu'il s'y adonne également volontiers dans le Dictionnaire philosophique). Ces derniers sont finalement qualifiés de “balivernes” et il est dit qu'ils ont été inventés à l'imitation des poètes païens. [...]
[...] Sans doute, la plus grande trahison est-elle cependant la suppression pure et simple de la moitié du contenu du Testament de Meslier, mais comme nous l'avons déjà longuement évoquée et que les raisons de cette suppression sont maintenant évidentes, nous n'y reviendrons pas. En guise de conclusion, on peut remarquer que malgré tout ce qui éloigne ces deux auteurs l'un écrivain et philosophe en vue, fréquentant les salons et se faisant inviter à la cour du roi de Prusse, l'autre insignifiant petit curé de campagne dont le nom n'a été connu au-delà de sa paroisse qu'après sa mort , ils se retrouvent tout de même largement dans nombre d'idées et même dans une certaine passion de la critique moqueuse des Ecritures et des superstitions du christianisme. [...]
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